« Du néant, rien ne nait » : de la normalisation des carences
« C’est l’histoire d’une société qui tombe.
Au fur et à mesure de sa chute, elle se répète sans cesse, pour se rassurer :
Jusqu’ici, tout va bien.
Jusqu’ici, tout va bien.
Jusqu’ici, tout va bien.
Mais l’important, ce n’est pas la chute. C’est l’atterrissage. »
Ainsi se conclut le film « La Haine » en 1995.
Ainsi va notre système de soin.
Si les soignants se plaignent régulièrement de l’attitude de patients, et les patients de celle des soignants, il est un autre problème, plus sournois et moins visible, mais tout aussi délétère, voire plus.
Ce problème, c’est la lourdeur du système hospitalier et notamment du système administratif.
Initialement, et étymologiquement, la part administrative d’un travail est là pour faciliter ce travail, et en assurer une certaine fluidité.
Mais dans mon domaine, petit à petit, la part administrative a pris du poids, jusqu’à dépasser la part clinique (= au lit du patient) de notre travail, et à avoir un impact négatif sur la prise en charge des patients.
Plongeons nous un instant dans le quotidien des urgences.
Un patient doit tout d’abord s’enregistrer à l’accueil. Puis attendre son tour dans la salle d’attente, le temps que l’infirmière d’accueil prenne ses constantes, et le dirige selon les différents secteurs des urgences, selon sa gravité potentielle.
Le patient va ensuite devoir encore attendre, non pas parce que les médecins n’ont pas envie de le voir, mais parce qu’il y a beaucoup de patients devant lui, et surtout parce qu’il faut attendre qu’une salle d’examen se libère, en priant pour qu’il y ait assez de brancards pour tout le monde, après quoi, il va enfin être vu par le médecin, qui devra absolument tout mettre par écrit : examen, constantes, décisions…. Ainsi, quand le patient attaquera en justice l’hôpital, et que l’hôpital se tournera vers le médecin, celui-ci aura au moins ça pour se défendre.
Il faudra ensuite prescrire la prise de sang, qui, une fois réalisée, mettra entre 1 et 2h avant de sortir. Sous réserve que le logiciel et les automates marchent, bien sûr.
Une fois les résultats reçus, le médecin pourra éventuellement choisir de réaliser une imagerie, un scanner par exemple. Mais pourquoi ne pas l’avoir fait avant ? Parce que le scanner croule sous les demandes de tout l’hôpital, et qu’il faut négocier, parfois âprement, avec l’équipe de radiologie pour la réalisation de chaque examen, et que selon les résultats de la prise de sang, le scanner peut être inutile, voire même contre-indiqué.
Imaginons que le patient ait une pathologie grave, nécessitant une hospitalisation.
C’est là que tout devient intéressant ; on pourrait en effet se dire que le travail de l’urgentiste est fini ; il a examiné, pris en charge, diagnostiqué, et a commencé à traiter le patient.
Et non.
Car sous la blouse blanche du médecin, se cache aussi un champion du monde de Tetris, ceinture noire de brancardiologie, capable de faire rentrer des patients dans les moindres recoins de l’hôpital.
Le vrai challenge du médecin d’aujourd’hui n’est plus le diagnostic et le traitement des patient. C’est simplement de leur trouver une place dans l’hôpital.
A titre de comparaison, dans l’hôpital où je travaille, nous avons chaque jour environ 200 passages aux urgences, pour 5 à 10 places dans l’hôpital en moyenne, tous services confondus. Parfois plus, mais parfois 0.
Le médecin doit donc appeler, service par service, pour savoir si une place est disponible et si le médecin dudit service « accepte » le patient ; ce dernier est effectivement parfois en droit de refuser un patient s’il estime que la pathologie ne relève pas de sa spécialité ; autrement, il peut faire du chantage et refuser de faire sortir des patients le lendemain, pour ne plus avoir de places, et ainsi ne plus être sollicité.
Oui, tous les coups sont permis à l’hôpital.
Ainsi, on se retrouve régulièrement avec des patients plus ou moins graves, dont l’état médical nécessite une hospitalisation, et pour qui nous n’avons pas de place.
Dans ce cas, 2 situations :
– Soit il faut transférer le patient, c’est-à-dire appeler un autre hôpital (qui ne soit pas dans la même situation), tout reprendre à zéro pour trouver une place, et bien sûr trouver et commander le vecteur de ce transport.
L’urgentiste se tournant les pouces en garde, c’est naturellement à lui que cette tache hautement médicale revient, et qui peut parfois prendre plusieurs heures. Tant pis pour les autres patients qui attendent.
– Soit il faut trouver, ou plutôt créer de toute pièce, une place d’attente, afin de mieux transférer le problème sur le lendemain.
Et c’est la que la magie administrative intervient : face à une carence, le mieux est de la nier.
Quoi de mieux donc que de décider que la carence devient une situation normale, et que comme toute situation normale, on va la mettre sur papier ?
Apres tout, quelle différence entre une entreprise et un hôpital ?
Nous avons donc des protocoles, stipulant que, en cas d’absence de lit, telle ou telle zone du couloir, ou telle salle plus ou moins désaffectée, devient une zone d’attente, pour des places qui n’existent pas.
Nous avons donc des protocoles pour obliger des infirmière, ou des aides-soignantes, à se détacher de leur travail pour aller surveiller cette fameuse zone, le tout au sein d’une équipe déjà en sous-effectif.
Le problème, c’est que ces situations sont quotidiennes.
Le modèle de gestion hospitalier réussit ainsi un incroyable tour de passe-passe, en protocolisant les carences, et en normalisant une crise.
Et si la crise devient la norme, alors il n’y a plus de crise. Donc plus besoin de changements. Le système hospitalier peut donc continuer ainsi. CQFD.
Réussir à dormir le lendemain en sachant qu’on a laissé 10 patients sur un brancard dans un couloir (dans le froid) avec des pathologies graves, n’est pas chose aisée.
Est-ce la faute des soignants ? Non.
Est-ce à eux d’en payer le prix vis-à-vis des patients, des familles, et de leur propre conscience ? Manifestement oui.
C’est en tout cas à eux que ce sera reproché ensuite.
Heureusement, pour éviter que les soignants ne culpabilisent trop et fassent grimper un taux de suicide déjà 4 fois supérieur à la moyenne nationale, on nous rassure en disant que « tu ne pouvais pas faire autrement de toute façon ».
C’est tristement vrai.
Mais doit-on pour autant trouver cela normal ? Doit-on arrêter de s’indigner face à cette situation ?
Insidieusement, les soignants s’habituent à travailler dans ces conditions, et commencent à s’accommoder du manque de moyens, qu’ils ont finalement toujours connu, et se réfugient derrière ces protocoles, toujours plus inhumains et inadaptés à la réalité.
N’en déplaise à Lavoisier, à l’hôpital, rien ne se perd, rien ne se créé, tout s’effondre.
Bienvenue dans le stakhanovisme de la médiocrité.