« Du pain et des jeux » : les urgences, un jour de match.
Si vous êtes amateur(e) de foot, et que vous souhaitez pouvoir regarder vos grands matchs tranquilles, devenez urgentiste.
Triste fait sociologique : personne n’est malade pendant les grands matchs de foot (plus le match est important, plus c’est flagrant).
Doit on y voir un argument supplémentaire accréditant le fait que beaucoup de personnes vont aux urgences par simple ennui ?
Peut-être.
Sûrement.
La journée commence, normalement, communément.
Les pronostics vont bon train parmi les équipes médicales ou paramédicales, celle de nuit croisant celle de jour autour d’un café, et parmi les patients. Tout le monde y va de son commentaire, de son opinion, et de ses suggestions.
Premier pic de consultation vers 7h, l’heure des EHPAD.
L’heure à laquelle l’équipe de nuit fait sa relève à celle de jour, et lui signale que M. X ne va pas bien. L’équipe de nuit part, et l’équipe de jour, qui doit déjà s’occuper des toilettes, des chambres, des repas, des soins, des activités, parfois des transports, etc, ne veut pas et ne peux pas passer la journée à devoir gérer un patient qui va mal ; l’infirmière est appelée, qui appelle le médecin coordinateur, lequel ne veut pas « prendre de risques » et adresse le patient aux urgences.
7h donc, l’heure où les nonagénaires adressés pour « fatigue » côtoient les énervés et les empégués de la nuit, gardés pour décuver.
8h, 9h, 10h, 11h… La matinée est vaguement calme, les urgences aussi. On finit les scanners de la nuit, et les premières sorties dans les services se font. Si la situation le permet, on en profite pour apprendre proprement des choses aux internes, et pas entre 2 portes, vite, avant d’aller voir un autre patient.
Midi : 2ième pic, moins intense, de ceux et celles qui attendaient de voir comment se passerait la matinée, avant de consulter. Parfois à raison, souvent à torts.
15h : tiens, aujourd’hui on va réussir à manger, et tôt en plus ! Ça tombe bien, il reste des barquettes, et du bon pain, celui avec le sel.
Le flux est continu pendant l’après-midi, malheureusement un peu plus important que ce que l’hôpital peut absorber, donc les patients s’accumulent, avec toutes sortes de consultations, de la vraie urgence vitale, à la simple demande d’arrêt de travail. La durée d’attente se rallonge, lentement, mais sûrement.
Pour rappel, en France, en 2016, on comptait 404 000 lits d’hospitalisation temps complet.
Et toujours en 2016, on comptait 21 millions de consultations aux urgences, en France.
Mais la vie continue, comme tous les jours, et les discussions sur le match du soir s’intensifient.
Les patient commencent à nous demander d’accélérer car ils ne veulent pas rater le pré-match. Les familles aussi : « Sinon, on peut vous laisser papé aux urgences ? Vous lui trouvez une petite chambre, ou vous le laissez sur un brancard, on reviendra le chercher demain ».
Excellente idée, on le mettra aux objets trouvés, avec tous les autres « vieux » abandonnés par leur famille.
18h, le pic de consultation, la sortie des écoles et du boulot, pour ceux qui travaillent. Il faut tout, et tout de suite. Les problèmes évoluant depuis plusieurs jours, voire mois, doivent trouver une solution immédiate.
On nous appelle pour demander la durée d’attente, et pour prendre rendez vous au téléphone (oui, oui, aux urgences…).
Les gens râlent, et partent contre avis médical pour aller voir le match. « Tant pis, entend-on, je me ferai opérer demain » ou encore « S’il n’y a pas de télé dans la chambre, je ne reste pas ! »
Dans l’hôpital, les équipes se relèvent et se font les transmissions sur les patients, causant une petite inertie de quelques dizaines de minutes, pourtant indispensable à la continuité des soins.
20h. Habituellement la pire heure. Mais aujourd’hui, jour de match, c’est plutôt calme. Plus d’entrées, ou presque. On finit de cadrer les patients du « rush » de 18h. Les smartphones sortent, et les amateurs de foot mettent le match en streaming à coté des ordinateurs, ou dans la poche.
21h. La maladie regarde le match, et la mort doit être dans les gradins.
Plus rien ne se passe.
Pas d’admission, pas d’appels au centre 15, et le bip des équipes du SAMU reste silencieux.
Ce sera comme ça pendant très exactement 120 minutes (45 + 30 + 45), plus les prolongations.
Au coup de sifflet final, le destin reprend du service : d’un coup, tout est de nouveau urgent.
Avec toujours, cette question : quand est-ce arrivé ? depuis quand avez-vous / a-t-il / a-t-elle mal ? Et cette réponse, froide, vide, désolante… « Oh ben depuis avant le match, mais bon, je n’allais quand même pas louper le match pour venir / l’amener aux urgences ! »
On en est là. La santé, ce bien si précieux, sujet à tant de critiques, de convoitises, et de polémiques, vaut moins que le spectacle navrant de 22 millionnaires jouant à la balle.
Dans l’arène médiatique, au milieu du public, et parmi les gladiateurs modernes, la santé est froidement sacrifiée.
Souvent sa propre santé, parfois celle des autres, notamment pour les enfants et les personnes âgées, tributaires de transports, dont les symptômes sont régulièrement minimisés pendant la durée du match, entraînant parfois de tragiques retards de prise en charge.
23h, minuit… Il faut gérer, parfois en catastrophe, le tout-venant, et rattraper en quelques minutes les consultations des dernières 120 minutes. Le centre 15 est surchargé, le SAMU n’arrête plus.
Et ce, d’autant que l’orage se prépare : ce soir la France, ou l’équipe locale, a gagné. Les gens vont boire, et faire la fête. Et se planter en voiture. Les lois de la physique sont cruelles : quel que soit le résultat du match, et quelle que soit l’équipe qu’ils soutiennent, 2 humains lancés l’un contre l’autre à 130km/h ne s’en tirent pas indemnes.
1h, 2h : la viande saoule qui a survécu aux trajets automobiles s’interpelle, s’invective. Les injures partent, les coups pleuvent, les lames sortent. On va chercher d’autres sets de suture à la réserve, et on demande aux équipes de sécurité de rester dans le couloir.
3h : Les choses se calment. Tous les patients sont cadrés (comprendre : ceux que l’on n’a pas pu hospitaliser par manque de place ont eu leurs traitements et leurs examens, et ceux qui étaient violents ont été sédatés).
On va pouvoir manger.
Il n’y a plus de barquettes. Il reste du beurre et du pain, et du café.
On rit, on se détend ; on parle des patients, de leurs pathologies, de ce qu’ils nous ont dit, de ce qu’on a fait. Ceux que ça intéresse débriefent le match. On essaye de s’organiser, de faire un roulement, et arriver à dormir 1h, peut-être même 2h.
On devrait être un peu plus au calme jusqu’à 7h le lendemain, jusqu’à l’heure des EHPAD.
Plus que quelques heures à tenir avant la relève ; après on se reposera, en attendant le match retour.