« Jour de colère » : les violences aux urgences.
L’individu passe avant tout, et nous sommes tous meilleurs que l’autre.
Hors de question de parler d’effort commun. Hors de question de simplement se comporter comme un ensemble d’individualités œuvrant, unis, pour une amélioration globale. C’est à la société de prendre en charge, isolément et individuellement, notre petite personne, au détriment de toutes les autres.
Une douleur au ventre depuis 30 minutes ? Que l’on envoie un SAMU, tout de suite, on paye des impôts après tout, il est donc inconcevable que le système de soin français laisse avoir mal, comme ça, sans rien faire ! Et les autres, ceux qui auraient peut-être plus besoin d’un SAMU, le méritent forcément moins, c’est une évidence. On ne fait pas partie des Autres.
Mais tout le monde n’arrive pas à être malade. Et pour ceux qui n’auront pas cette opportunité, l’autre objectif, c’est l’exécution du médecin. Médiatiquement au moins, physiquement dans certains cas.
En soi, le médecin n’est rien. Rien de plus qu’un être robotisé, errant au hasard de ses pauses café dans les couloirs d’un hôpital. Enfin je crois.
A moins que la réalité ne soit beaucoup plus simple, et beaucoup plus triste.
Le médecin est un miroir.
Le comportement du médecin est conditionné, de manière plus ou moins volontaire, par le comportement de ses patients. Et il en va de même pour l’intégralité du personnel soignant, dont je parle certes moins, mais qui pourra se reconnaître dans tous ces chapitres.
Étonnamment, le/la médecin, ou infirmière/infirmier, qui explique sèchement au patient qu’il n’a rien à faire aux urgences à 2h du matin n’est pas comme ça en permanence. Il l’est parce qu’il travaille depuis 8h du matin, et jusqu’à 8h du matin demain, et que c’est son énième patient à venir pour rien. Il l’est parce qu’aujourd’hui, il a vu des accidents de voiture, des infarctus, des AVC, et des morts. Il l’est parce qu’il est conscient qu’aux urgences, il n’y a pas de temps libre.
En garde, le simple fait d’aller uriner, dormir ou manger, n’est pas acquis.
Le personnel médical au sens large, médecin, infirmier, aide-soignant, est comme ça parce que dès lors qu’il commence sa garde, il devient le coupable désigné de toutes les frustrations.
Et il sait que le temps passé avec tel patient, c’est du temps pris sur un autre patient.
Le temps, la patience, l’énergie, l’espoir, l’humanité, la vie… Aux urgences, on perd tous quelque chose.
Mais pas d’inquiétude : le médecin ne s’énervera pas face l’énervement. Car pendant qu’on lui explique qu’il est un jeune petit con inhumain, lui, il n’écoute pas. Il s’en fout, car il pense au patient de la salle 2, qui n’a pas encore été vu, et qui lui aussi attend, et qui a peut-être quelque chose de grave. Ou au patient qui arrive au bout du couloir avec les pompiers, et qui ira directement au déchocage (salle des urgences vitales, les vraies).
Et puis la nuit continue. Les remarques font place aux insultes, quotidiennes, et parfois aux agressions physiques.
Rappelons ici un fait social intéressant : selon un principe universel primitif, l’homme ou la femme moderne ira spontanément beaucoup plus facilement agresser l’étudiante infirmière de 18 ans et de 50kg que le médecin de 30 ans et de 100kg. Courageux, mais pas téméraire.
Une petite insulte, un petit « connasse » ou « pute » pour poser les bases. Puis des gestes brusques, des griffures. Un crachat, pour le principe, ou un tirage de cheveux. L’infirmière demande au médecin d’intervenir et appelle la sécurité, présente dans quasi tous les hôpitaux aujourd’hui. Le ton monte, on parle d’appeler le frère/cousin/ami qui est en salle d’attente, et qui lui, viendra tout brûler. On s’empoigne, on se jauge du regard, parfois une claque, un placage ou un coup de poing viennent clôturer le tout. L’arbitre siffle la fin du match, le service de sécurité évacue les patients violents qui partent en proférant toutes une série de douceurs avec, au menu : sang, souffrance et mort. Les rares fois où des plaintes sont déposées, elles sont classées sans suite.
Les jours de fête, on voit parfois sortir un cutter ou un couteau, mais c’est encore rare. Les plus chanceux d’entre nous, dont je ne fais pas partie, ont même pu sentir la caresse froide de l’acier d’un canon scié.
D’autres ont vu l’hélicoptère qui les transportait vers un accidenté de la route, servir de cible de ball-trap. Parce que c’est quand même rigolo de tirer au fusil sur l’hélico du SAMU.
Bref, la routine. De toute façon, le médecin a choisi son métier. Il doit subir.
L’inhumanité du médecin, c’est la somme de toutes les incivilités qu’il/elle a subi aujourd’hui, hier, et tous les jours avant.
Curieuse ironie, Shakespeare faisait dire à Hamlet, en 1601 : « Il faut que je sois cruel, rien que pour être humain. »
A ce petit jeu, aucun doute : les patient sont nettement plus humains que les médecins.
Le médecin d’aujourd’hui n’est même plus un humain, c’est simplement un reflet : celui des patients.