ABYSSUS ABYSSUM INVOCAT

« L’abîme appelle l’abîme » : de l’inhumanité des humains.

 

Autrefois, la maladie était un coup du destin.
Considérée comme une preuve visible de faiblesse corporelle, d’un mode de vie dépravé, ou d’une punition divine. Fort heureusement, les choses ont changé.

On pourrait même dire qu’elles se sont inversées.

Et en 2018, dans une société où l’assistanat est une évidence, voire un dû, être malade est un atout.
Être malade, c’est être victime de quelque chose et être pris en charge.
Et être victime, c’est être légitime.
Légitime face à la société, à la douleur, et surtout, à la plainte.

Aux urgences, on reçoit quotidiennement des personnes qui viennent pour un motif banal et qui après avoir reçu les examens complémentaires nécessaires, tous normaux, et après avoir eu leur douleur calmée, nous disent « Mais enfin docteur, ce n’est pas possible que je n’aie rien ! Trouvez quelque chose ! »
Quelle chance d’être malade. La possibilité de pouvoir appeler les collègues, la famille, le soir et d’annoncer que les 3 heures d’attente aux urgences n’ont pas « servi à rien » et que « le docteur a trouvé quelque chose de grave ».

Car être malade, c’est avoir raison. Dans l’arène médiatique des réseaux sociaux, le malade est intouchable sur le domaine de la santé. Preuve en a été du débat sur le Levothyrox : toute personne ne prenant pas de Levothyrox avait par avance tort.
Le malade souffre, donc il sait. Et celui que ne souffre pas est nécessairement relayé au rang de paria intellectuel.
D’ailleurs, contredire le médecin est normal et souhaitable. Il n’y connait rien : par définition, lui n’est pas malade.
Et puis en soi, cela n’a aucun intérêt qu’il ait raison ou tort : au fond, le plus important, c’est soi-même.

Réfléchissons un instant : quand le médecin annonce un pronostic grave pour un proche, et que ce pronostic se réalise, cela n’émeut plus personne. Votre grand-père avait un cancer, il était âgé, et il est mort. Bon. C’est arrivé à presque tout le monde, la société ne compatira pas bien longtemps. Mais si un proche est mort d’une pathologie pour laquelle les médecins sont passés à côté, c’est le jackpot : la société vous plaint, l’hôpital s’excuse, un mauvais médecin à été mis hors d’état de nuire, et on va peut-être même gagner de l’argent, et surtout : quel bonheur d’avoir raison…
Cela donne même une nouvelle énergie, un nouveau combat : on devient de fait expert en erreur médicale (car victime indirecte), et porte-parole d’une injustice, et par la même occasion, d’une quelconque page Facebook ou association.
Quelle ascension sociale ! L’avis standart n’est plus simplement entendu ; il est écouté, et il compte.
On donne la parole.
Il est donc parfaitement logique (pas humain, juste logique) d’en venir à souhaiter qu’un de ses proches soit victime d’une maladie grave et d’une erreur médicale afin d’en tirer la reconnaissance -pardon, la pitié- sociale, et le porte-voix médiatique qui en découle.
L’Autre doit sacrifier sa vie pour que vive votre orgueil.
L’Autre est consommable. Vous primez.
C’est tout bénéfice : à défaut d’avoir été malade soi-même, un/une autre s’en charge pour vous. Parfait.

Mais nous sommes tous le proche de quelqu’un. Et ce comportement, indigne de n’importe quel humain, et de n’importe quel animal, fait plonger notre société dans un cercle vicieux dont personne ne sortira gagnant.

Quand j’ai été confronté à cette façon de penser pour la première fois, je n’y croyais pas ; je pensais voir le mal partout, et ne pouvais pas imaginer que des individus modernes puissent avoir des raisonnements et des démarches aussi bas face à la situation d’une maladie grave ou du décès d’un proche.
Puis, j’ai découvert que ce raisonnement pouvait être encore un peu plus vicieux, plus pervers. C’est quand cette mentalité, au lieu d’être une réponse à une situation donnée, la prévoit, et l’espère.

« J’espère que vous avez tort, et que il/elle a un truc grave ou qu’il meure comme ça vous vous en voudrez et ce sera bien fait ».
J’ai trop entendu cette phrase. Beaucoup chez les adultes, et parfois en pédiatrie, de la bouche de parents, parlant de leur propre enfant.
En fait, j’aurai aimé ne jamais l’avoir entendue, même pas une fois.

Ou plus récemment, dans un autre style : « Je vous souhaite que votre maman, ou quelqu’un que vous aimez, soit bien malade, souffre et meure, comme ça vous comprendrez ce que c’est la maladie », me disait l’épouse d’un monsieur consultant pour gastro-entérite, et sorti le soir même, 2-3 heures après son admission.
Merci, madame, passez une bonne soirée.

L’empathie du médecin ? Vous m’en direz tant.

Le patient est un « Homme pressé » clamant :
« Je suis une référence
Je suis omniprésent
Je deviens omniscient
J’ai envahi le monde
Que je ne connais pas
Peu importe j’en parle
Peu importe je sais (…)
Militant quotidien
De l’inhumanité
Des profits immédiats
Des faveurs des médias »

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