FEX URBIS, LEX ORBIS

« De la lie de la ville, naissent les lois du monde », ou comment la médiocrité devient la norme.

Garde SAMU, 10h30 du matin.

Nous sommes appelés pour un octogénaire, jusque-là en bonne santé, retrouvé dans le coma par sa famille. Les pompiers sont sur place, et ont fait tout ce qu’ils pouvaient. Le patient a très probablement fait un AVC hémorragique, et est dans un état critique.
Nous le ramenons à l’hôpital, notre véhicule (VL) suivant celui des pompiers (VSAV), dans lequel je suis, tous gyrophares allumés, toutes sirènes hurlantes. Mais nous n’échappons pas aux embouteillages, et notre cortège s’arrête à hauteur d’une maman, sur le trottoir, avec ses deux enfants, qui doivent avoir respectivement dans les 5 et 9 ans.

Leurs yeux émerveillés fixent le VSAV et la VL ; je les vois par la fenêtre ouverte du véhicule. Les pompiers leur font coucou de la main, les enfants répondent et sourient, sous l’œil attentif de leur mère. Le métier de médecin ne fait plus trop rêver, mais celui de pompier arrive encore à éveiller des vocations chez les jeunes ; peut-être ces deux minots seront-ils de futurs soignants ou secouristes ? L’urgence s’est figée le temps d’un regard et de ces signes de main : belle et intense communion entre la force vive d’aujourd’hui et celle de demain.

La maman s’agenouille, et s’apprête à parler à ses fils. Elle ne me voit pas, mais moi je la vois, et je peux l’entendre leur parler depuis la fenêtre ouverte du VSAV. Quels conseils va-t-elle leur dispenser ? Va-t-elle leur dire que plus tard, ils seront peut-être infirmiers, ambulanciers, médecins, ou pompiers, et qu’elle sera fière d’eux ?

« Quand vous serez grand et que vous aurez une voiture, il ne faut surtout pas laisser passer les ambulances et les pompiers, car ils utilisent leurs sirènes pour faire croire qu’ils transportent des malades, mais leurs gros camions sont vides, c’est pour rentrer plus vite chez eux. Ne vous faites pas avoir. « 

Le VSAV redémarre. Une part de mon humanité vient de mourir. Je n’ai pas le temps de répondre à la maman. Je suis abasourdi devant ce travail de sape et de discrédit, aussi méticuleux que précoce.

Cette haine gratuite n’est que la partie émergée d’un iceberg d’ignorance et de défiance : apprendre aux enfants dès le plus jeune âge à concevoir que des personnes soient payées pour en aider d’autre de façon désintéressée est impossible.

L’autre est une pourriture, jusqu’à preuve du contraire.

Surtout, semble t-il, les secouristes, au sens large, qui dupent la population sous couvert d’une belle profession.

Cette attitude n’est pas sans conséquences : passivement, insidieusement, elle « justifie » les violences faites envers les soignants.

Réfléchissons un instant comme cette maman, ou ces individus : si j’ai devant moi un infirmier/médecin/pompier, qui est par définition un escroc, que vaut donc sa parole lorsqu’il m’explique sa prise en charge ? Ce n’est pas à lui de me dicter ses lois, car de par son métier, il est conditionné, donc illégitime.

Dès lors, c’est à moi de lui imposer mon bon vouloir, dussé-je passer par la force.

On ne demande plus, on exige. Puis on menace, physiquement ou juridiquement.

Ces soignants, ces hommes et femmes, sont dépersonnalisés, vidés de l’essence de leur métier. S’ils sont considérés comme des humains,  c’est pour mieux les insulter et les détruire ; le reste du temps, ce sont des objets, ou des fonctions : le pompier est un extincteur, ou un taxi. L’ambulancier est un taxi, ou un porteur. L’infirmier, un aide ménager. Et le médecin, un distributeur de médicaments et d’arrêts maladie.

« Fex urbis, lex orbis » (Victor Hugo, « Les Misérables »)

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