DAMNUM ABSQUE INJURIA

« Dommage sans intention » : de la responsabilité du médecin.

 

Le médecin a aussi sa part de torts.

Garant d’une certaine connaissance médicale, il est sensé avoir des arguments d’autorité en matière de santé.
Il est donc – théoriquement – de sa responsabilité d’expliquer au patient en quoi il est malade, et surtout en quoi il n’est pas malade.
Car aujourd’hui, nous créons nos malades. Non pas comme le pensent les anti-vaxx, en créant des bactéries meurtrières, le soir, dans des petites éprouvettes. Mais en infantilisant les patients et en les confortant dans leur démarche de consommation de soins.

Prescrire un antibiotique « au cas où », des corticoïdes et un antitussif à un trentenaire qui a une bronchite, est une aberration tant médicale qu’humaine.
En lui faisant cette prescription, on donne du crédit à des symptômes bénins, et on maintient le patient dans l’idée qu’il est malade et qu’il a bien fait de consulter. Et surtout, on lui fait passer le message terrible que chaque symptôme a son traitement, son médicament.
En 1666, Molière faisait dire à Sganarelle : « Oui, laissez-moi faire, j’ai des remèdes pour tout : et notre apothicaire nous servira pour cette cure » (Le médecin malgré lui, acte 3, scène VI)
Quant à Voltaire, moins d’un siècle plus tard, il proclamait : « L’art de la médecine consiste à distraire le malade pendant que la nature le guérit. » (Peut être dérivé de la locution latine : medicus curat, natura sanat, qui veut dire : « le médecin soigne, la nature guérit ? » ). Si cette phrase était tristement plausible au XVIIIième siècle, elle n’est plus d’actualité en 2019 (sauf peut-être avec l’homéopathie, mais nous y reviendrons).

S’il pourrait être rassurant, culturellement parlant, de se dire que certains médecins rendent un hommage quotidien et involontaire à Molière et Voltaire, d’un point de vue purement médical et psychologique, c’est un désastre.

Il appartient au corps médical de faire front face à l’infantilisation des patients, et de contrer cette éducation permanente du « 1 plainte = 1 maladie = 1 médicament »
Car au vu de cette situation, et avec cette mentalité, il devient plutôt cohérent que les urgences soient remplies de personnes qui ne viennent pour rien…

L’avis du patient est crucial, en ce qui concerne son vécu et son mode de vie.
Mais sa légitimité médicale est à prendre au cas par cas : entre le malade chronique qui connait son traitement et sa physiopathologie sur le bout des doigts, parfois mieux que le médecin, et le patient passif qui s’en remet aveuglément au médecin, il existe un large spectre d’Ambroise Paré auto-proclamés, Hippocrate autodidacte et Galien facebookien.

Il en résulte que l’écrasante majorité des individus que je vois quotidiennement aux urgences ne sont ni des patients, ni des malades. Ce sont des personnes qui passent plus de temps à se trouver des maux qu’à tenter de les régler et qui transforment chacune de leurs contrariétés en un problème auquel il faut trouver, dans les plus brefs délais, un -ou des- coupables, et un traitement.
Pas une solution, non. Un traitement. Car aujourd’hui, en France, il n’est plus concevable d’être contrarié.
Chaque problème personnel doit devenir une maladie, et chaque maladie doit être traitée.

 

On a les patients qu’on mérite.

 

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