« Jusqu’à la nausée » : entre le ressenti aux urgences et l’urgence ressentie.
« Mais enfin, vous ne voyez pas que c’est une urgence ?! »
Non.
Ou plus précisément : si, je vois bien en quoi ce n’est pas une urgence.
Car le médecin et le patient n’ont pas la même définition de l’urgence.
La douleur est une urgence. Pas vitale, certes, mais urgence quand même.
La peur, la crise d’angoisse ou le match de foot qui ne va pas tarder à commencer, n’en sont pas.
Et surtout, la lâcheté intellectuelle et sociale, ne sont pas des urgences.
A cette dame qui me disait « ce n’est pas parce que vous travaillez 8h d’affilé qu’il faut vous croire supérieur. Ma mère mérite une ambulance, à moins qu’elle ne soit trop française pour vous ? Ah oui, c’est sûr que si ça avait été une arabe, elle aurait eu droit à tout, tout de suite » parce que je lui expliquais qu’elle pouvait tout à fait ramener sa vieille -mais en bonne santé- maman, tranquillement, chez elles, en voiture ; j’ai eu du mal à répondre (sauf sur le fait que je travaillais non pas 8h, mais 24h d’affilé).
Et j’étais décontenancé par tant d’égoïsme, de racisme et d’ignorance dans ce discours, de personnes supposées saines de corps et d’esprit qui estiment qu’elles « méritent » plus que les autres, une prise en charge qu’elles jugent adéquate, et surtout plus urgente.
Mais plus urgente que quoi ? Et de quel mérite parle-t-on ?
Car outre le racisme poisseux, profond, mais hélas quotidien, qui plombe ce genre de discours (et sur lequel je reviendrai), la majorité des patients n’a aucune idée du fonctionnement de la médecine française hospitalière. Et n’a donc pas non plus la moindre idée ce qui se passe dans les urgences.
Car pendant que je perdais du temps à lui expliquer pourquoi elle n’aurait pas d’ambulance, « mon » interne (= déjà médecin, pas encore docteur) était appelée dans les étages pour un décès.
Par « appelée dans les étages », comprenez : envoyer un(e) jeune de 25 ans, tout droit sorti(e) de la fac, aller constater le décès d’un patient qu’il ou elle n’a jamais vu, ouvrir le cadavre pour retirer le pace-maker si besoin, le refermer, signer les papiers de décès, prendre vite connaissance du dossier avant d’appeler la famille pour annoncer le décès, faire face à un déferlement de haine (car bien souvent la famille pense avoir à faire au médecin du service, qui lui, connait le patient, et est donc à leurs yeux le responsable de son décès), et redescendre dare-dare aux urgences pour que les patients n’attendent pas trop.
Elle ne se plaindra à personne, car elle sait très bien que personne ne l’écoutera.
Elle restera stoïque face au patient de la salle 3 qui la traite de « sale pute », car il pense que nous le faisons délibérément attendre en raison de sa couleur de peau.
Et elle travaille.
Ce n’est que le lendemain, à 7h, une fois la garde de 24h presque finie, qu’elle craquera. On la retrouvera, en sanglots, planquée dans le local à café, où elle s’était mise « pour ne pas déranger ».
Toujours pendant ce temps-là, ma collègue toubib recevait au déchocage (salle des urgences vitales, les vraies) une jeune patiente, la vingtaine, qui s’était fait incomplètement égorger par son copain, car elle l’avait quitté. Dans son malheur, l’hématome formé par sa jugulaire comprimait sa carotide et la maintenait en vie.
Une situation difficile à concevoir pour le grand public, et impossible à prendre en charge pour les personnes qui râlent dans la salle d’attente.
Et si ce genre de situation n’est heureusement pas quotidienne pour nous, elle est de plus en plus fréquente.
A la détresse vitale s’ajoute la détresse psychologique. De la jeune fille, mais aussi de sa famille. Et la longue chaîne de soins doit s’enclencher, vite : gérer l’hémorragie, appeler le chirurgien, l’anesthésiste, organiser l’opération, ou le transfert, etc…
Le plus dur aux urgences, ce ne sont ni les créneaux de 24h, ni la mort, ni la souffrance, ni les viols, ni les membres arrachés, ni la misère.
C’est l’abîme vertigineux d’égoïsme et d’indifférence qui s’ouvre face à nous lorsque les patients ne comprennent pas pourquoi les situations ci-dessus sont plus urgentes que leur entorse de cheville.